La sorcière

Cuerpo frontera, 2016.

Paula De Eguiluz est née esclave en 1591 à Santo Domingo, en République Dominicaine. À l’âge de treize ans, elle est offerte comme paiement d’une dette, et est séparée de sa mère pour aller servir à Juan Nieto Criollo.  Plus tard, Ynigo de Otaco l’achète et l’amène vivre à Puerto Rico où victime de jalousie, elle est envoyée à la Havane et achetée par Joan De Eguiluz, dont elle aura trois enfants.

« Mi vientre está inflado, cansado de esos niños que dejé ir. En mi vida estuvo Joan, pero antes estuvo Ynigo y luego  otros hombres, blancos, negros africanos, indios. En Cartagena tuve otros hijos, mi voz está dispersa en esa ciudad, en el Caribe ».

À 33 ans, Paula est accusée, pour la première fois, de pratiquer la sorcellerie. De nouveau la jalousie intervient dans son destin; des rumeurs circulent à l’effet qu’elle aurait envoûté son patron Joan De Eguiluz. Elle est déportée à la ville de Cartagena de Indias et jugée par les tribunaux de l’Inquisition. Elle est condamnée à 200 coups de fouet par les juges de l’Église : des hommes exclusivement. Cet épisode était un de plus dans l’histoire d’intimidation que l’ordre catholique espagnol impose à la ville de Cartagena et aux pays des Caraïbe.

« Maldito verdugo, te sientes seguro detrás de esa máscara, cobarde, seguirás comiendo de tu miseria. Dame tu mejor golpe, porque no será suficiente para mi venganza, tu mujer parirá los hijos de otro, tu paga será la ignorancia. En tus momentos de soledad oirás cantar los sapos y sentirás el abandono con un desasosiego insoportable».

Paula savait ce qu’il fallait faire pour attirer les amants désirés. Elle usait de rituels, de fétiches, de prières et de conjurations. Elle exerçait la magie à travers la parole. Ce savoir venait de l’Afrique, elle l’avait appris à Santo Domingo avec les femmes qui l’avaient élevée ; sa mère, sa tante et les autres femmes de son entourage.

« Mi palabra es fuego, ellos lo saben. ¿Quienes? Ellos, los que están aquí. ¿Tú no los ves? Mi palabra se vuelve materia, hace vibrar ciertas fuerzas dormidas en el vientre, en el abismo de tus vísceras. Es un conocimiento viejo, poderoso, me lo enseño mi madre y a ella mi abuela. Yo lo enseñé a tantas mujeres en la Habana y en Cartagena y ahora es tuya sólo mi voz, porque siglos de dominación han callado tantas cosas y ten han amedrentado, a ti y a tu madre como a tantas otras mujeres ignorantes de este poder ».

« L’art du bien aimer », était à la base de sa condamnation, mais aussi de sa résistance et de son identité. Elle sera poursuivie à plusieurs reprises accusée de faire le commerce « des stratagèmes d’amour ». Et c’était vrai, elle vendait ses connaissances pour envoûter les amants des femmes blanches catholiques, jeunes ou mûres, espagnoles ou créoles.

« Pobres mujeres, esclavas de sus maridos y de dios, de los curas y del miedo, de su reputación, de la proximidad de los hombres, de los negros africanos. Pobres mujeres obligadas a ocultar sus deseos y a ahogar sus pasiones entre rezos y paseos domingueros. Pero no todas eran así, algunas no se comieron el cuento o sus ansias eran más fuertes que el miedo, entonces como enloquecidas me buscaban y en secreto yo les hacía en trabajito ».

Le pouvoir colonial et l’Inquisition ont perçu les activités de Paula à travers le stéréotype européen de la sorcière et l’ont donc associée à cette caricature de la harpie de balais et d’akelarre. Ce geste réducteur et déphasé dénote la façon dont l’Église a traité, à travers l’histoire, des pratiques et des phénomènes spirituels qui lui étaient inconnus et inexplicables.

Paula, qui menait ses activités de manière indépendante, a été identifiée par l’Inquisition comme une sorcière. Elle contredisait les dogmes de la foi. Elle dérangeait la stabilité des convictions imposées à une époque et dans un lieu où les femmes et les hommes devaient se plier à la volonté d’un être plus puissant, invisible et lointain, un être qui devait être craint, à qui on devait obéir et confier son destin.

« El orden de padre, del hijo y del espíritu santo nos abandonó, nos traicionó. Mi furia no servía para nada. Joan perdió su autoridad, él también nos traicionó. ¡Cobarde!. Ni siquiera serviste de consuelo, me negaste, creíste en ellos. ¡Perdiste!, me perdiste ».

Paula a dû voyager pour se protéger du pouvoir des hommes lâches, de l’église et des colonisateurs. Cette errance lui a permis d’entrer en contact avec d’autres traditions et d’appréhender des approches différentes de la magie qu’elle a bientôt intégrées à ses savoirs. Sa force reposait sur les chants et les litanies qu’elle composait, sur son recours aux fétiches locaux et aux idoles emmenés par les Espagnols. Ainsi, elle créait un monde qui fascinait sa clientèle à partir de fantasmes provenant de cultures lointains et insaisissables référant à l’Afrique et se combinant à des reliques catholiques, amérindiennes et européennes. C’était un univers mystérieux, syncrétique, qui attirait la curiosité de ses demandeurs, possédait leur imaginaire, leurs désirs et leurs peurs. La pratique de cette magie était comme un laboratoire où Paula redéfinissait la signification des fétiches, créait de nouveaux symboles et reconstruisait des codes qui dessinaient une cosmogonie métisse à laquelle ses patients et elle-même, la guérisseuse, pouvaient s’identifier.

Ses formules magiques agissaient essentiellement sur le corps. Sa voix, à travers des chants et des prières, pénétrait la peau de ses clients jusqu’à remuer leurs entrailles. Ce son s’expulsait par la gorge, comme s’il s’agissait d’un chatouillement, pour se terminer sur le bout de la langue en laissant un goût sucré dans la bouche et des étincelles d’eau dans les yeux. C’était l’appel du désir. Ces rituels étaient accompagnés de parfums et d’onctions qui attisaient les expériences sensuelles. À cette époque, ce travail sur le corps, fonctionnait comme un mécanisme d’équilibre face à une structure sociale puritaine qui niait les plaisirs du corps.

« mi cuerpo es memoria, es pensamiento, es palabra. Cuando obro sé quién soy…el sexo me libera, me gusta su olor. No todo es esfuerzo, dolor y pena…esos azotes que me dio el verdugo, mi piel sabe como curarse a la proximidad del cuerpo deseado, caliente, húmedo. Ese calor que mi cuerpo no olvida. Esta ciudad se quema, es una puta cobarde ».

Pour Paula, ce n’était pas difficile de créer une interprétation de l’univers à partir de son corps. Comme elle avait le statut d’objet, de marchandise, donc sa compréhension de l’existence débutait par sa chair, sa peau, ses cheveux, sa salive, ses excréments, ses fluides. Son être physique avait une voix  charnelle, palpable.

« Todavía siento su sudor, ¿la noche ? no puedo recordarla. Ni él mismo podría, Joan y mis otros amantes, los libertadores de mi cuerpo, porque yo no tenía alma. Ellos, los blancos, los europeos, no querían saber si teníamos una. Eramos sus esclavos, sus animales, sus objetos. Así se liberaban de la culpa, la de la muerte del Cristo era suficiente, pero nada les enseño, sólo les quedó una culpa quieta frente a la cual se arrodillan y rezan. Pero dentro de mis tripas un grito grave me decía que este objeto tenía una voz.

Mi niña, tan lejos de ti. Hay tantas cosas que nos separan; los años, el color, la clase, esa oscura religión que te esclaviza, mi vida se divide y es tuya también, acógela, alberga mi voz ».

Helena Martin Franco

Texte publié par ITEM la revue des étudiants à la maîtrise en arts visuels et médiatiques de l’UQAM, 2008

La recherche d’un personnage qui incarnerait ma pratique en art m’a conduite à la rencontre de Paula De Eguiluz : femme d’origine africaine qui a vécu dans ma ville natale, Cartagena (Colombie), 350 ans avant ma naissance.  À partir de documents historiques, j’ai recréé cette fiction qui dévoile les déclencheurs de ma démarche créatrice. Plus >>

Documentation
Maya Restrepo, Luz Adriana. « Paula de Eguiluz y el arte del bien querer. Apuntes para el estudio de la sensualidad y el cimarronaje femenino en el caribe, siglo xvii », REVISTA HISTORIA CRÍTICA, No. 24- Facultad de Ciencias sociales Universidad de Los Andes, Bogota.

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